Passé cinquante ans, on croit avoir compris la vie.
Puis une rencontre, un souvenir, une question… et tout recommence.
Parfois je me demande si nous ne confondons pas la passion, l’amour… avec l’attachement.
Est-ce que tout est vraiment une histoire de blessures d’enfance ?
Est-ce que tout serait forcément un schéma que l’on répète, hérité de nos parents, de notre histoire passée ?
Et quand les années passent… quand on traverse les dizaines — 20, 30, 40, puis 50 — est-ce que nous restons vraiment prisonniers de ces schémas-là ?
Est-ce que toute une vie consiste à réparer, à comprendre, à analyser ?
Est-ce que nous devons tous passer par la psychothérapie ?
Est-ce que nous devons prendre soin de notre santé psychique comme nous prenons soin de notre poids, de nos poumons, de nos dents ou de nos cheveux ?
La vie est-elle vraiment un chemin où nous devons sans cesse nous remettre en question ?
Et avec les êtres que nous aimons… quand les discussions se tendent, quand on se heurte, quand on pourrait simplement arrêter de parler parce qu’on a l’impression que l’autre ne comprend pas… est-ce que la vraie voie consiste justement à rester là, à continuer à discuter, à avancer, à respecter l’autre ?
Est-ce que cela signifie simplement refuser de devenir des vieux cons ?
Ou bien est-ce que les hommes comme moi, passés 50 ans, sont condamnés à devenir ces vieux cons français, fermés à certaines choses ?
Pourquoi, si souvent, quand quelqu’un me dit :
« Tu connais ça ? »
Je réponds immédiatement :
« Non, merci, je ne veux pas. »
Pourquoi je ferme la porte avant même d’écouter ce que l’autre a envie de partager ?
Pourquoi je ne prends pas simplement le temps d’écouter ce qui le fait vibrer ?
Pourquoi ce réflexe de fermeture ?
Pourquoi ?
Qu’est-ce que c’est que ce mécanisme ?
Pourquoi avons-nous parfois l’impression de vivre dans une société où l’on passe son temps à se tirer les vers du nez, à analyser, à comprendre, à décortiquer ?
On croit avancer… et pourtant, j’ai parfois l’impression que l’on fait du sur-place.
Et puis il y a ces moments où l’on rencontre quelqu’un.
Une personne qui éveille quelque chose en nous.
Quelque chose qui n’était peut-être pas réveillé avant.
Avec cette personne, les conversations deviennent différentes.
Des idées s’allument. Des chandelles s’illuminent à l’intérieur.
Et l’on découvre soudain que l’on ne pense pas de la même manière.
Je savais bien que nous ne pensons pas tous pareil.
Mais je pensais aussi que chacun pouvait être pleinement lui-même.
Et si cela ne plaît pas à quelqu’un…
eh bien, comme pour un tableau :
si la peinture ne te plaît pas, change de tableau.
Mais en même temps, si chacun change de tableau à la moindre différence…
comment met-on les couleurs ensemble ?
Comment fait-on tenir plusieurs tableaux dans la même pièce ?
Comment cohabite-t-on ?
Alors je me pose beaucoup de questions.
Plus j’avance… plus j’ai parfois l’impression de reculer.
Plus j’ai l’impression de me perdre.
J’ai fait des études.
J’ai avancé sur le chemin du yoga.
J’ai construit un travail dans lequel je suis depuis des années.
Et pourtant, la famille semble parfois toujours plus loin.
Elle est là… mais elle n’est pas vraiment là.
Alors je me demande :
Quand on monte les étages de la vie, est-ce qu’il arrive un moment où l’on perd un peu les pédales ?
Qu’est-ce que c’est tout ça ?
Où allons-nous ?
Qu’est-ce qui se passe ?
Est-ce que c’est moi ?
Est-ce que c’est tout le monde ?
Est-ce que nous allons y arriver ?
Ou bien sommes-nous en train de nous enfermer chacun dans notre petite trottinette ?
Est-ce que je devrais repartir d’où je viens, retrouver mon terrain, vivre simplement, presque comme un Indien ?
Ou bien continuer à construire une place pour moi ici, dans mon pays, gagner ma vie dignement, et essayer que cela corresponde vraiment à qui je suis ?
Partager ma vie avec une femme que j’aime.
Se comprendre sans avoir besoin de tirer constamment sur les nerfs psychologiques.
Est-ce qu’il est possible d’être calme, serein, posé…
main dans la main…
dans un monde qui semble parfois partir en vrille ?
Ou bien faut-il simplement arrêter de trop penser au monde
et se concentrer sur qui nous sommes
et sur ce que nous faisons, ici et maintenant ?
Parfois, je ne sais plus.
Je regarde les photos de moi plus jeune.
À 33 ans, marchant au Népal, au pied des Annapurna et de l’Everest.
À 24 ans, sautant avec légèreté parce que mon corps était libre et souple.
À 37 ou 38 ans, maraîcher, cultivant de magnifiques tomates.
Je repense aux montagnes.
Aux rivières que j’ai nettoyées.
Aux milliers de personnes que j’ai accompagnées sur l’eau.
Je repense aux discussions passionnantes avec les gens à qui je vendais des fruits et des légumes.
Je repense à tout ce temps.
Et parfois, aujourd’hui, j’ai l’impression d’être comme un mégot écrasé sur le bord de la route.
Alors même que je sens en moi une énergie que beaucoup redoutent… et que certains envient.
Et pourtant, à cet instant précis, je suis traversé par une beauté qui me dépasse.
Une beauté qui me bouleverse au point de me faire perdre mes moyens.
Et tout se remet en mouvement.
Comme si je devais recreuser mes fondations.
Comme si je recommençais la vie.
Alors que je pensais avoir déjà tellement avancé.
Alors…
Où vais-je ?
Comment fait-on ?
Peut-être que la seule chose à faire, pour l’instant,
c’est respirer.
Ici.
Maintenant.
Un souffle après l’autre.
Et puis… on verra.
KoSmOs
ALPA DU KOSMOS